Conflit de générations et remise en cause des valeurs traditionnelles dans Sous l’orage

Dans Sous l’orage de Seydou Badian, le conflit de générations est impulsé par l’éducation qu’acquiert les jeunes à l’école des blancs. Ils y apprennent un mode de vie et de pensée différent de celui inculqué par leurs parents. Ce mode impulse chez eux, une volonté farouche d’émancipation qui les pousse au rejet des valeurs traditionnelles. L’histoire d’amour entre Kany et Samou sonne le glas d’un conflit qui se solde par la victoire de la modernité sur la coutume maritale. L’auteur Malien Seydou Badian, ne manque pas tout au long du récit, de faire discourir chaque parti. Le père Benfa est la voix des traditionnalistes. Il défend les valeurs qui l’ont bercé et l’ont permis d’acquérir un statut social dont il est fier. Birama est son contradicteur le plus virulent. Il est la voix de la jeune génération qui revendique davantage de liberté et de pouvoir au sein de la nouvelle société dans laquelle les anciens ont du mal à s’imposer.

La source du conflit

Le conflit de générations naît de l’éducation reçue par les jeunes à l’école des blancs. Cette dernière a inculqué aux jeunes des manières et des idées étrangères à leurs parents. Ceux-ci voyaient en cette école un moyen d’apprendre à leurs fils et filles à lire et à écrire (26). Mais il s’est avéré qu’elle était également une critique aux traditions. Elle apportait aux jeunes un regard nouveau sur les rituels comme l’épreuve du feu (29) ou sur des coutumes à l’instar de celles liées au mariage de la jeune fille.

Cette école avait apporté un nouveau model : l’homme blanc. Alors qu’à l’époque des parents, les jeunes vénéraient les anciens « et tout ce qui a été établi par eux ». Ceux de la nouvelle génération étaient en admiration devant les blancs. Pour Birama, les traditions n’avaient plus de place dans leur société. Elles étaient désuètes et inutiles dans la résolution des problèmes de leur époque.

Néanmoins, dans le camp des jeunes, certains avaient conscience de la déstabilisation qu’avait apporté cette école. Samou le dit d’ailleurs si bien : « L’école, avouons-le, nous a orientés vers le monde européen. Le résultat a été que nous avons voulu transplanter l’Europe dans nos villages, dans nos familles. On ne nous a rien dit sur notre monde, sinon qu’il était arriéré » (156).

Les vieux pointent également l’école comme la source de leurs malheurs ou la cause de la situation conflictuelle qu’ils vivent avec leurs enfants. Ils ont constaté l’admiration des jeunes vis-à-vis des blancs et accusent l’école de les rendre irrespectueux à leur endroit (56). Ces derniers y ont appris à leur tenir tête et à défendre leurs avis. Au détriment des vieux, ils contredisent avec assurance les enseignements de leurs aînés. À l’instar de Sidi (172), ils sont obstinés et veulent singer la manière brutale avec laquelle les blancs ont assis leur autorité dans le pays.

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Le caractère de chaque parti

Du point de vue des jeunes, les vieux représentent le passé. Ils sont pour eux inaptes et incompétents dans la résolution des problèmes de leur époque. Ils ne peuvent pas s’imposer dans la nouvelle société qui s’est constituée des codes détenus par les blancs. Ils ne sauraient pas gérer les affaires du village du fait de leur illettrisme (138). Ils connaissent certainement leur communauté mais ils ne peuvent pas garantir son développement et l’imposer sur le plan administratif. Contrairement à eux, les jeunes sont allés à l’école et ont appris ces codes. Ils estiment de ce fait être en position de force par rapport à eux.

Par ailleurs, les vieux sont aussi des personnes cruelles aux yeux des jeunes. Ils défendent des valeurs oppressives. Ils obligent leurs filles à se marier avec des hommes qu’elles n’aiment pas. Ils forcent leurs fils à suivre des voies qu’ils ne veulent pas. Ils réduisent les jeunes à un rôle de subalterne voire de serviteur à leur botte. Les jeunes sont donc dans un élan de révolution contre les vieux de qui ils veulent prendre leur indépendance (169).

Les vieux posent également des reproches envers la jeune génération qu’ils trouvent ignorante à bien des égards. Elle a passé la majorité de sa vie en ville. Contrairement au village, elle y a trouvé un cadre de vie satisfaisant son besoin de liberté. De ce fait, elle est emprunte de modernité et ignore les codes et les signes traditionnels qui portent leur communauté (116). Elle ne connaissait ni les danses de chez elle, ni les symboles de leur famille.

« Les vieux vous considèrent vous autres comme une légion de termites à l’assaut de l’arbre sacré » (160).  Cette phrase de Kerfa résume la méfiance ou les inquiétudes des vieux au sujet de leurs enfants scolarisés. Ces derniers se dressent contre leurs parents en attaquant ce qu’ils ont de plus sacré : leur rôle dans la communauté. Les jeunes ne respectent pas l’ordre social et les règles définies dans leur groupe d’origine. Selon les vieux, ils se prennent pour leurs rivaux. Ils font preuve d’un orgueil sans mesure (171). À vouloir détruire les lois instituées dans le système qu’ont connu les vieux, ils attisent de l’animosité et de l’incompréhension dans la cellule familiale.

Ce caractère se rapporte à l’audace dont ils font preuves. Ils parlent quand jadis ils se taisaient. Ils expriment même ce que les vieux pensent ou pensaient sans oser le dire. Ils disent au milieu de la foule des vérités qui s’avouaient à huis clos (136). Les temps ont changé. Les nouveaux temps délient les langues. Les jeunes sont zélés dans une ère favorable à l’éclosion de la révolution qui les anime. Ils veulent installer un nouvel ordre social dans lequel ils ne vivent plus sous l’emprise des vieux ou des colons. Ils s’insurgent ouvertement contre les abus des autorités. Ils osent revendiquer et reclamer, sans concession, justice et égalité comme le fait Makhan (135).

Moyen de résolution du conflit de générations

Sous l’orage met l’accent sur l’oralité en présentant des dialogues très argumentés par chaque protagoniste. Les vieux et les jeunes défendent leur opinion dans une ambiance souvent houleuse. Ils ont du mal à s’entendre et à se comprendre dans la plupart des échanges. Toutefois, dans les deux camps, certaines personnes font figures d’intermédiaire et proposent un regard détaché de la situation pour faire disparaître les tensions.

C’est le cas de Kerfa. C’est un jeune comme Birama et compagnie, à la différence qu’il a passé du temps avec les vieux et comprend leurs intentions. Face à l’obstination de ses camarades, au mépris de certains vis-à-vis des vieux, il essaie de les raisonner : « il aurait fallu discuter un peu avec eux, leur démontrer poliment certaines de leurs erreurs. Ils auraient été fier de vous, les vieux. Ils auraient renoncé d’eux-mêmes à pas mal de choses. » (161). Le dialogue est donc la voie privilégiée pour réconcilier les deux camps. C’est également la solution proposée par Tiéman, un autre jeune ayant des affinités assez poussées avec les vieux pour les comprendre.

Enfin, le roman de Seydou Badian débouche sur une conversation au bout de laquelle la cause principale défendue par les jeunes triomphe. Après le discours conciliateur du vieux Aladji, le père Benfa et Famagan lâchent du lest. Même si ces deux derniers le font par dépit, ils autorisent par ce geste une situation qu’ils ont combattue depuis le début du récit. On peut l’interpréter comme un signe de résignation de l’ancienne génération face à la ténacité de la jeunesse. Il peut aussi être le signe de la victoire des nouveaux temps sur les temps passés. Pour autant, le conflit de générations ne s’éteint pas. Les vieux sont loin d’avoir dit leurs derniers mots pour défendre leur autorité et les jeunes restent friands de pouvoir.