Conquête de l’Afrique noire : une stratégie révélée dans L’Aventure ambiguë

La conquête de l’Afrique noire est un sujet qui passionne encore les débats dans cette partie du monde. Au fils du temps, les chercheurs révèlent ses sombres contours. Mais 1961, Cheikh Hamidou Kane présente déjà les axes par lesquels l’Occident est parvenu à s’imposer et à acculturer les africains noirs dans L’Aventure ambiguë. Ces axes sont portés par le principal moyen de colonisation employé par les occidentaux : l’école. De nombreux personnages du roman de cet auteur sénégalais sont conscients de la portée destructive de l’école occidentale pour leur culture. La Grande Royale est le porte étendard de cette conscience. Elle déclare dans un discours devenu culte dans la sphère littéraire africaine : « L’école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous aimons et conservons avec soin, à juste titre. » (P. 57). Elle prévoyait ainsi les temps difficiles que connait la culture africaine méconnue par un grand nombre de jeunes.

Conquérir par la langue

Dès l’entame de l’œuvre, Cheikh Hamidou Kane déploie le premier élément mobilisé pour conquérir l’Afrique noire : la langue. C’est l’élément de colonisation primordial dans la mesure où il a servi à détruire les valeurs culturelles des peuples dominés pour installer celles des colons.

À en croire Zarate et Gohard-Radenkovic (2003, p. 57) : « la langue est une manifestation de l’identité culturelle, et tous les apprenants, par la langue qu’ils parlent, portent en eux les éléments visibles et invisibles d’une culture donnée ».

Transmettre une langue devient par ricochet transmettre des manières d’être et de faire. La conquête de Samba Diallo est passé, comme il l’avoue, par l’apprentissage de la langue française. Dans son dialogue avec Adèle, la fille d’un magistrat, il explique la manière avec laquelle les étrangers l’ont conquis. Il en ressort que la langue étrangère a nourri, par son alphabet, une fascination particulière. Grace à elle, il a trouvé une facilité qu’il n’avait pas avec sa propre langue. Il pouvait désormais par une lettre transmettre sa « pensée sans ouvrir la bouche » (173). Cette langue étrangère brisait des frontières de la communication qu’il ne pouvait pas traverser avec sa langue d’origine. Elle lui offrait une « compréhension merveilleuse et une communication totale » (173). De fait, il disait une supériorité de la langue étrangère sur la sienne. Il semblait la trouver plus prompt aux échanges verbaux. L’école nouvelle renforçait cet état des choses. Elle servait à transmettre des connaissances que le peuple des Diallobé ignorait. Dans ce sens, elle s’imposait prestigieuse et savante par rapport à la langue locale.

Conquérir par le droit

La conquête de l’Afrique noire est également passée par l’installation d’une administration coloniale. Les conquérants ont installé dans le nouveau territoire des thèmes juridiques allant en leur faveur et condamnant les principes ou le droit définit par le système administratif local. Il a s’agit pour eux de justifier leur droit de conquête, de normaliser leur tort pour se donner raison. En lisant les propos de Pierre-Louis dans son dialogue avec Samba Diallo, il parait évident que celui qui a le droit a le pouvoir. Autrement dit, dans la guerre de la conquête, la puissance qui parvient à installer et à légaliser son droit dans un pays en devient le maître.

Pierre-Louis affirme qu’« Au Cameroun, la source de tous les litiges était que les français prétendaient avoir hérité plus de droits que n’en avaient réellement détenus leurs prédécesseurs allemands » (143).

Afin de donner un semblant de légitimité au droit qu’il imposait, le conquérant se faisait soutenir par des organismes prétendument impartiaux comme la S.D.N. Ces derniers donnaient la confirmation au peuple conquis de ce que les étrangers étaient dans le droit de les posséder. Dans ce schéma, il est visible que l’Afrique Noire était perdue d’avance. Le temps de se mettre à l’école étrangère pour comprendre ce droit et s’en défendre, les conquérants se seraient déjà pleinement installés sur ce territoire.

La langue et le droit constituent dans L’Aventure ambiguë, des instruments de conquête majeur. À cet effet : « Tous les Noirs devraient étudier le droit des Blancs : français, anglais, espagnols, le droit de tous les colonisateurs, ainsi que leur langue » selon Pierre-Louis (143).

À cette époque et dans ce contexte il ne paraissait pas en être autrement. La seule porte de sortie pour se défendre contre la domination des blancs semblait être de les comprendre, d’étudier à leur école. L’école des noirs n’avait pas pu repousser leur invasion. Alors peut être la connaissance de la leur permettrait de les repousser un jour.