Inceste : un drame communautaire dans Véhi-Ciosane de Sembène Ousmane

L’inceste fait partie des tabous et des interdits qui peuvent conduire à un drame communautaire irréversible. C’est un fait honteux savamment camouflé pour couvrir les méfaits induits. Au nom de l’honneur, le sujet n’est jamais vraiment abordé. De même, le coupable n’est jamais vraiment jugé malgré les textes qui le prescrivent. Cependant, lorsqu’il est dévoilé, la victime et le bourreau sont couverts d’opprobre. Ils payent les frais du mépris de la communauté. Dans Véhi-Ciosane, Sembène Ousmane affiche l’histoire d’une famille dissoute par ce délit moral discréditant. Mais les conséquences se rependent et remettent en question les  valeurs de la communauté entière. Le frère du personnage incestueux, Medoune Diob dit à cet effet : « La conduite, le comportement infâme de Guibril Guedj Diob éclaboussent tout Santhiu-Niaye. N’importe où nous irons, même nos enfants, on nous montrera du doigt » (68). Car l’inceste est perçu par chaque individu comme une infamie indélébile qui apporte du discrédit à tous les proches de l’incestueux. Cette relation sexuelle entretenue entre un père et sa fille est trahit par une grossesse dont la révélation cause une suite de drames.

Un père coupable

Dans le cas décrit par Sembène Ousmane, la relation incestueuse est le fait du père. Chef de famille et chef de village, Guibril Guedj Diob est un homme préalablement respecté au sein de sa communauté. Au sujet de l’intimité qu’il a avec sa fille Khar Madiagua Diob, le lecteur n’a pas beaucoup de détails. L’intrigue commence au moment où la grossesse de Khar Madiagua Diob est révélée. La question du géniteur se pose dès lors. Après un acharnement constant de la mère, elle découvre que c’est son mari qui est l’auteur de la grossesse de sa fille. Tout au long de la nouvelle, le père ne prend pas la parole au sujet de son acte. Il reste effacé de l’histoire. Malgré les accusations portées sur Atoumane, il reste muet. Ce dernier, est menacé et malmené injustement. Il finit par abandonner tous ses biens et s’enfuit sans que le véritable père n’intervienne pour le disculper.

Le silence du père et l’absence d’informations sur le processus de l’engrossement renforcent l’idée de l’inceste en tant que tabou absolu. Il cause un malaise troublant dans le groupe chargé de rendre justice au sein de la communauté. Bien que la peine encourue soit évidente dans le Coran et dans la tradition, les sages du village n’arrivent pas à s’accorder sur la sentence à réserver au coupable. C’est d’autant plus difficile qu’il s’agit de leur chef, d’un individu d’une ligné noble. Avouer se vice ouvertement semble revenir à condamner la communauté entière. Les notables connaissent le fait et s’en contentent au début. Savoir que la fille est enceinte du père suffit à condamner, à juger sans écouter ce que les deux parties auraient pu avoir à dire.

C’est un interdit qui met à mal la société et crée le repli ou l’isolement de l’incestueux. Dans la mesure où par honte ou par peur des représailles, il ne le fait pas de lui-même, la communauté le rejette. C’est ce qui arrive à Guibril : « Et, pendant des semaines, sans se concerter, tous les assidus de la mosquée s’engageaient tacitement à exclure Guibril Guedj Diob. Pendant les prières, personne ne voulut se mettre à ses côtés. Lorsque Guibril Guedj Diob mettait ses babouches à l’entrée, tous retiraient les leurs. Un jour, à la prière de Tacousane, tous abandonnèrent la mosquée, le laissant seul. Aux palabres, il ne fut plus convoqué. De lui-même, il ne vint plus à la prière, ni sous le beintanier » (74) raconte le narrateur. Il perd ainsi son statut de noble au sein de la société et sa place au culte.

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La fille abusée ?

L’inceste est un interdit communément approuvé comme tel. Tous les membres, adultes et adolescents, en sont conscients. Que Khar Madiagua Diob ait sue les conséquences ou pas, elle avait essayé de cacher sa grossesse. Elle niait cette vérité et couvrait son ventre en attachant plusieurs pagnes à la fois. Ce n’était pas un évènement dont elle pouvait être fier. Sa grossesse était quelque chose de mauvais. Raison pour laquelle elle devait la voiler. Il fallut que l’évidence s’exprimât d’elle-même pour que sa mère la confronte. Les pressions de la mère obligent la fille à libérer la parole dans un bref moment de suffocation. C’est juste le temps de désigner clairement son père comme le responsable de sa grossesse.

A-t-elle été consentante ou victime d’un abus ? Son père lui aurait-il ordonné de ne jamais faire le lien entre cette grossesse et lui ? Des questions se posent. Pourtant la communauté ne s’en préoccupe pas véritablement. Le fait étant que Khar Madiagua Diob n’a pas crié, elle n’a alerté personne après l’acte responsable de son état. Et bien après, elle reste proche de son père. Ils gardent un rapport père-fille, ils parlent ensemble, partagent le plat commun en présence de Ngoné War Thiandum (40). Khar Madiagua Diob semble plus ou moins se comporter normalement avec son père. D’après la plupart des femmes de la communauté, elle est la plus à blâmer. C’est sur elle que la plupart des reproches se tourne. D’ailleurs, l’une de ses détractrices la pénalise en ces termes : « Elle ne pouvait avoir qu’un monstre. Yallah, de nos jours, a perdu patience. Elle a tué en plus sa mère. Elle avait mieux fait de mourir en couches » (88). Khar Madiagua Diob n’est qu’une enfant, une mineure, pourtant le fait incestueux la rend coupable de la déchéance de toute sa famille : de l’homicide moral de sa mère, de la perversion de son père. Sa présence au sein de la communauté devient impossible. Elle pourrait pervertir les relations père-fille en donnant le mauvais exemple. C’est du moins ce que le peuple de Santhiu- Niaye exprime en la bannissant du village avec son enfant.

Une mère dévastée

Malgré le niveau social du père, l’inceste reste un acte aux conséquences graves sur l’équilibre de la famille. Il se vit douloureusement par chaque membre et surtout par l’épouse. Il développe à la fois un sentiment d’anxiété, de dégoût, de révolte, d’humiliation et d’un mépris insurmontable. Ce sont des sentiments décrits chez Ngoné War Thiandum. Ils remettent en question sa situation d’épouse et de mère. Que devient elle vis-à-vis de son mari : une épouse ou une belle mère ? Par rapport à sa fille, est-elle désormais sa mère, sa coépouse, sa belle-mère ou la grand-mère de l’enfant qu’elle attend ? Le rêve de mariage qu’elle avait pour sa fille est ruiné. Avant la grossesse de celle-ci, elle avait des attentes claires par rapport à son gendre. Elle souhaitait qu’elle épouse « un homme travailleur, pieux, de bonne caste, sans défaut de lignée » (34).

Au milieu du tourment personnel de l’épouse, l’inceste prend en compte un élément sociétal oppressif : le regard des autres. L’idée du quand dira-t-on la rend paranoïaque. Elle imagine que toute la communauté ne parle que de la grossesse incestueuse de sa fille. Effectivement, les commérages s’en régalent. Des membres de la communauté en parlent à voix basse : « Approche ton oreille. Voilà !…Regardons s’il n’y a personne qui rôde. Voilà… C’est son mari. Le père de sa fille, Guibril Guedj Diob » (33) dit une femme à une autre.

L’inceste ébranle la foi de Ngoné War Thiandum. Elle se sent éprouvée jusque dans son esprit. Son tourment est tel qu’elle se laisse envahir par des idées obscures : « Ses doigts, nerveusement, coinçaient les perles du chapelet, les dents serrées, les mâchoires crispées tant la souffrance vive la torturait. L’envie de faire du mal, faire souffrir, non de tuer, son mari, sa fille, à défaut une autre personne lui ôtait presque toute retenue » (34). Elle est dans une colère sournoise et se laisse submerger par des émotions douloureuses au fil de l’évolution de la grossesse. Elle s’isole, ne sachant comment aborder la situation et faire face à communauté. Finalement, elle se donne la mort la veille de la naissance de la fille de Khar Madiagua Diob. Elle eut juste assez de force et d’amour pour remettre à la griotte un héritage à cet enfant et lui donner un nom : Véhi-Ciosane Ngoné Thiandum.

 

En clair, l’inceste est un acte vicieux et immoral qui conduit à l’effondrement du noyau familial et par ricochet à un drame communautaire. C’est un préjudice à la communauté entière lorsqu’il concerne un membre d’un statut très élevé. Dans Véhi-Ciosane, il est la cause d’un suicide, d’un assassinat et de l’exode de certains membres de la communauté. Il implique également une rupture de la parenté et du statut social. La première se traduit par l’assassinat du père par le fils et par le nom donné à la fille de Khar Madiagua Diob. Dans son nom, Véhi-Ciosane Ngoné Thiandum le nom du père ne figure pas comme c’est prévu par la coutume. À contrario, elle reçoit le nom de sa grand-mère en héritage. On constate une volonté de faire disparaitre le père, de détruire son image. C’est la même démarche exposée par la rupture du statut social porté par ce père incestueux. Après sa mort aucun Diob ne reçoit en héritage son rang de chef. La communauté se retrouve à devoir choisir un homme digne, de valeur et d’une descendance noble pour redorer le blason des Santhiu-Niaye.